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Le recours au déficit public pour financer des programmes sociaux ou écologiques fait régulièrement partie des programmes de gauche, d’une gauche qui critique parfois les traités européens qui les limitent. Le déficit public étant préconisé par d’autres forces politiques sur la base d’autres motivations, on peut donc s’interroger sur la portée progressiste de cette pratique.

Suite de la première partie

Nous avions vu dans l’article précédent que les déficits publics sont une composante essentielle de la formation macroéconomique des profits des sociétés de capitaux. De plus, l’interdiction faite à la Banque centrale européenne (BCE) de financer directement les États place de facto ces derniers dans les mains des marchés financiers. Comme le déficit public est le résultat d’une insuffisance de levée d’impôts, les possédants seront gagnants à plusieurs titres. S’ils voient augmenter les profits des sociétés qu’ils détiennent, leur moindre contribution au budget de l’État pourra en plus leur permettre de prêter ou de ne pas prêter, ce qui leur permet d’influer sur les taux d’intérêt qui, cerise sur le gâteau, leur offrira une rémunération supplémentaire.

La réalité de ces dernières années a quelque peu changé la donne. La BCE est massivement intervenue en achetant la dette des États sur le marché secondaire des obligations, ce qui revient de facto à financer ceux-ci et a contribué à faire baisser les taux d’intérêt au point où nombre d’emprunts d’État à 10 ans se font désormais à taux négatif. Lors de la conférence de presse de Mario Draghi du 24 octobre 2019 – sa dernière en tant que président – il expliquait que la banque centrale ne pourrait aller plus loin et appelait les États à prendre le relais en terme de déficits budgétaires, ce qui revient de facto à remettre en cause les Traités européens. Ceci signifie clairement que la politique monétaire a été au maximum de ses possibilités et que désormais, seule la politique budgétaire sera opérante. Une politique de déficits budgétaires financés par obligations nous ferait retomber dans le piège d’un endettement sans fin qui mettrait les États dans les mains des marchés financiers. C’est donc bien dans la voie d’un déficit public financé par la banque centrale qu’il faut s’engager. Jusqu’où ?

La pratique du déficit financé par création monétaire n’est pas sans effet sur le niveau des prix. En effet, les dépenses publiques se traduisent par des versements de salaires de l’État vis-à-vis de ses agents, ou indirectement par les fournisseurs de cet État. Ces salaires seront donc pour l’essentiel dépensés en produits de consommation. Si ces dépenses sont financées par des impôts ou des émissions d’obligations, cette demande supplémentaire adressée aux entreprises qui produisent des biens de consommation est compensée par un retrait d’argent de la sphère de la consommation. Ce retrait est définitif dans le cas des impôts alors qu’il est temporaire dans le cas des obligations. En effet, à l’échéance de celles-ci, l’État devra les renouveler à des taux d’intérêt qu’il ne connaît pas a priori et qui dépendront de l’attitude des marchés à son égard. Si par contre, ce déficit est directement financé par création monétaire auprès de la banque centrale, il n’y a aucun retrait de monnaie dans la sphère de la consommation. Dès lors, ce mode de financement du déficit est potentiellement inflationniste, ce qui nous amène à revenir sur la politique de la banque centrale.

Quel niveau des prix ?

Contrairement à ce qui est fréquemment asséné, l’inflation ne profite nullement aux salarié.es. Comme le niveau des prix est déterminé par un panier représentatif de la consommation des ménages, on comprend que si les ménages dépensent plus que la production anticipée par les entreprises, ceci aura un effet sur le niveau des prix dans la mesure où une des réponses des entreprises sera d’augmenter les prix pour réaliser des profits supplémentaires. Qui plus est, cette augmentation des prix dévalorisera le pouvoir d’achat des salaires. Cette inflation n’est pas grave pour les salariés s’ils sont en position de force pour demander une réévaluation des salaires pour compenser l’inflation (l’échelle mobile des salaires). Mais, est-ce toujours le cas ? Et si tel était le cas, nous pouvons alors entrer dans une boucle inflationniste sans fin qui n’est nullement l’éviction des actionnaires que nous recherchons. À l’inverse, si les ménages dépensent moins que ce que les sociétés avaient anticipé, ces dernières seront amenées à baisser leur prix, ce qui crée un situation déflationniste très dangereuse pour celles-ci : non seulement les profits anticipés seront moindres mais en plus les salaires réels seront réévalués par la déflation. C’est pourquoi la déflation est tout simplement mortifère pour les sociétés et la seule sortie par le haut d’une telle configuration est l’éviction des actionnaires.

C’est ce qui explique que la BCE, qui est une des banques centrales réputées les plus dures quant à l’inflation, n’a nullement pour objectif une stabilité monétaire totale mais une inflation proche mais inférieure à 2 %. Le taux d’intérêt directeur est exclusivement déterminé par cet objectif. Au début de l’euro, la banque centrale pratiquait un taux d’intérêt fort pour ramener l’inflation en dessous des 2 % : à l’époque, détenir de l’euro apportait une rémunération à son détenteur supérieure à l’inflation. Ce n’est plus le cas maintenant car les taux proposés (quand ils existent) sont inférieurs à l’inflation dans un contexte où la BCE est incapable d’obtenir une inflation proche des 2 %, ce qui explique pourquoi la BCE en appelle aujourd’hui aux États pour relayer sa politique par des déficits supplémentaires.

Nous sommes viscéralement contre la propriété lucrative, une propriété que l’on n’utilise pas et dont la seule finalité est celle de rémunérer son détenteur. De ce point de vue, nous sommes pour la suppression des produits financiers que sont les actions et les obligations. Dans ce contexte, le seul actif financier qui se maintiendra sera l’argent, la monnaie, une monnaie qui ne rémunère pas. Mais ceci implique aussi qu’à l’inverse, cette monnaie ne se dévalorise pas et conserve son pouvoir d’achat. L’euro ne répond donc pas à ce critère puisque sa cible d’inflation est proche de 2 %. Par contre, nous savons que si nous voulons une cible d’inflation nulle, les taux d’intérêt devront être relevés ce qui va contre notre objectif d’une non rémunération de l’argent. La seule réponse possible à cette objection est la socialisation du secteur financier qui signifie que le taux d’intérêt agira comme discriminant de la création monétaire sans qu’il ne rapporte quoi que ce soit aux détenteurs d’argent.

Retour sur le déficit budgétaire

Ce que nous venons de voir ne remet nullement en cause ce qui a été développé dans la première partie : les déficits budgétaires sont une composante macroéconomique essentielle des profits des sociétés. Plutôt que de promouvoir les déficits budgétaires, une politique progressiste ne doit donc pas les utiliser dans cet objectif.

On peut, par contre, envisager d’y recourir pour des politiques d’investissements publics dont les effets se feront sentir à long terme, à condition que ce déficit ne soit pas financé par l’émission d’obligations mais par création monétaire de la banque centrale. Nous nous heurtons cependant à un biais inflationniste qui est a priori favorable aux sociétés de capitaux car il dévalorise les salaires, ce qui serait catastrophique si le rapport entre les classes n’était pas favorable au salariat. Et même si les salarié.es sont en mesure d’obtenir des rattrapages salariaux, ils alimenteraient alors à nouveau l’inflation plutôt que de mener à l’éviction des actionnaires. L’essentiel des investissements publics devront donc être financés par des prélèvements.

Les possibilités de déficits budgétaires seront donc forcément limitées par cet objectif de stabilité monétaire que nous nous imposons car nous sommes pour la suppression des actions et des obligations, et donc, pour une monnaie stable qui ne rémunère pas son détenteur, ni ne lui fait perdre d’argent.

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