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Soutenue au sein de la gauche du parti démocrate étasunien, la Modern Monetary Theory donne à l’État un rôle d’employeur en dernier ressort directement financé par la banque centrale. S’il s’agit indéniablement d’un progrès social, ce projet évite l’affrontement avec les sociétés de capitaux au prix d’ambiguïtés politiques sur la constitution du salariat en classe transformatrice de la société.

La Modern Monetary Theory (MMT) est actuellement très en vogue dans les milieux de gauche étasuniens. Née dans les milieux post-keynésiens, elle est aujourd’hui défendue dans le parti démocrate par les économistes Pavlina Tcherneva et Stephanie Kelton. Cette théorie combine deux composantes essentielles :

  • l’État en tant qu’employeur en dernier ressort est chargé de garantir à tout moment le plein emploi ;
  • le financement de cette intervention se fait par création monétaire par la banque centrale avec la promesse que ce financement ne serait pas inflationniste.

L’objectif premier de la MMT est donc de garantir à tout moment le plein emploi en garantissant à toute personne qui le souhaite un emploi payé à un niveau largement supérieur au SMIC fédéral (15$ de l’heure en lieu et place de 7,5$). L’originalité de la démarche est que les emplois ne sont pas créés directement par l’État mais par les collectivités territoriales en fonction des demandes et des besoins exprimés localement. Le volontariat est à la base de la démarche et ne remet pas en cause les prestations sociales déjà existantes pour les personnes qui ne souhaitent pas accéder à ce type d’emploi. Nous nous trouvons donc ici dans une logique assez proche des expérimentations françaises des « Territoires zéro chômeurs ».

 

Il n’y a aucun doute que de nombreux besoins restent insatisfaits au niveau des collectivités locales. Ses promotrices évoquent par exemple l’accompagnement des personnes âgées et des enfants, des jardins communautaires, des transports publics ou encore des bibliothèques… Ce sont donc essentiellement des emplois non marchands au sens où ils ne seront pas financés par des ventes (ou de façon marginale) mais par des subventions directement versées par l’État fédéral.

La politique de l’État employeur en dernier ressort est critiquable à plusieurs titres. Le premier est la discrimination qu’il introduit dans la classe salariée sous couvert de « prendre les travailleurs comme ils sont »1)The Job Guarantee takes workers « as they are » (vidéo 1’52). À la différence du secteur privé qui discrimine les personnes en vertu de leur employabilité supposée, l’État s’engage donc à embaucher les personnes que le privé refuse. La contrepartie de cette proposition est donc un salaire fixe qui ne variera pas. Point positif : il est supérieur au salaire minimum fédéral qui est très bas (mais souvent tempéré par un salaire minimum fixé au niveau des États qui peut être plus élevé), ce qui créera de facto une obligation pour les sociétés de proposer des salaires à un niveau supérieur. Point négatif : les emplois proposés dans les collectivités locales resteront toujours les plus bas. Pourquoi donc un emploi non-marchand créé dans ces circonstances serait-il un emploi par défaut, un emploi moins bien payé que dans le privé ?

Cette démarche de l’État employeur en dernier ressort s’oppose donc à une politique qui exigerait que l’ensemble des unités de production – sociétés privées comme structures non marchandes (dont le secteur public) – embauche la totalité de la population active. Ceci pourrait se faire de différentes façons, par exemple par la diminution généralisée du temps de travail avec obligation pour l’ensemble des entreprises et administrations de créer les postes correspondants. Une telle option pourrait être accompagnée par l’instauration d’une péréquation du revenu disponible qui pratiquerait des transferts entre sociétés à forte valeur ajoutée vers les autres de façon à permettre ces créations d’emplois dans toutes les entreprises. Mais il est vrai qu’une telle mesure remet en cause les prérogatives des actionnaires en leur imposant une politique de l’emploi. Si la politique de l’État employeur en dernier ressort est indiscutablement une amélioration de la situation actuelle, elle n’est reste pas moins un contournement de l’inévitable affrontement entre les classes dont l’issue est l’abolition de la propriété lucrative et une nouvelle définition de la démocratie comme rencontre entre les producteurs et les usagers.

L’autre volet de la MMT, le financement de cette mesure par émission monétaire de la part de la banque centrale, mérite qu’on s’y arrête. Nous ne pouvons qu’être d’accord avec le refus d’un déficit budgétaire qui serait financé par émission obligataire et qui placerait de facto l’État dans les mains des marchés financiers. Financer cette mesure par la banque centrale irait donc dans la bonne direction d’autant que les promoteurs de la MMT nous assurent que cela ne serait pas inflationniste.

On peut hélas très raisonnablement en douter. Certes, le coût additionnel de ces emplois n’est pas si important que cela puisque le salaire se substitue aux aides préexistantes : il ne s’agit donc que de financer le différentiel entre les salaires et les aides sociales. Il n’en reste pas moins vrai qu’il s’agit d’emplois essentiellement non marchands. La fonction des salaires de ce secteur est de permettre aux travailleur.ses de celui-ci d’accéder aux produits du secteur marchand. Si ces salaires étaient financés par prélèvement sur la sphère marchande, ceux-ci ne seraient donc pas inflationnistes : on retire des espèces monétaires aux intervenant.es (travailleurs et capitalistes) du secteur marchand pour les donner aux salarié.es du secteur non marchand. Il n’en sera pas de même si le financement de ces salaires se fait par création monétaire auprès de la banque centrale : des droits nouveaux de consommation dans la sphère marchande ont été créés qui, s’ils sont dépensés – et nous avons tout lieu de le penser – seront forcément inflationnistes.

Par définition, l’inflation est défavorable aux salaires puisqu’elle les dévalorise. Si les salarié.es sont en mesure d’obtenir des revalorisations salariales pour compenser l’inflation (ce qui est le meilleur des scénarios), alors une spirale inflationniste risque de se créer. Inversement, les salarié.es seront les perdants d’une telle situation. On peut espérer que la mise en place de la MMT favorisera la classe salariée et que la première option l’emportera mais il est encore plus difficile de prétendre que cela ne soit pas inflationniste.

Mais plutôt que de recourir à la création monétaire par la banque centrale pour financer ces emplois, ne serait-il pas plus simple de prélever des impôts sur les revenus financiers et les hauts revenus ? Plutôt que de créer des droits nouveaux à consommer, ne serait-il pas plus judicieux de s’en prendre directement aux profits des sociétés de capitaux, d’aller à l’affrontement de classes en vue de l’éviction des actionnaires ?

Si l’apparition d’une gauche au sein du parti démocrate étasunien est une des meilleures nouvelles qui soit, il n’en reste pas moins vrai que son logiciel reste dans une logique d’évitement du conflit de classes. Plutôt que d’exiger que les sociétés embauchent la totalité de la population active, la MMT préfère maintenir un salariat à deux vitesses avec un risque d’inflation qui, dans le pire des cas, fera payer aux salariés ces emplois nouveaux et, dans le meilleur des cas, enclenchera une spirale inflationniste qui ne conduit nullement à la transformation sociale.

References   [ + ]

1. The Job Guarantee takes workers « as they are » (vidéo 1’52)
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