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Avec La guerre sociale en France, Romaric Godin, journaliste à Mediapart, signe un ouvrage fort intéressant sur l’émergence du macronisme. Face aux difficultés des partis politiques traditionnels d’exécuter l’agenda néolibéral en France, le macronisme apparaît comme un « extrême centre », minoritaire dans l’opinion mais majoritaire dans les institutions, qui ne peut donc que recourir à l’autoritarisme.

Mais, que se passe-t-il donc en France depuis quatre ans ? On a vu un gouvernement de « gauche » utiliser l’état d’urgence pour assigner à résidence des militants écologistes. Dans le cadre de la première Loi travail, dite El-Khomry, quasiment aucune manifestation parisienne n’a pu se dérouler sans violence. Cette tendance se poursuit avec la présidence Macron : qu’il s’agisse du climat ou de questions sociales, il devient difficile de manifester sans se faire gazer. La France semble un des rares pays européens où les grenades de désencerclement sont utilisées et mutilent des personnes. Des journalistes se font désormais convoquer par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) pour obtenir leurs sources et un journal – Mediapart – a même fait l’objet d’une demande de perquisition de deux représentants du parquet accompagnés d’un membre de la brigade criminelle… Que se passe-t-il dans cette démocratie libérale affirmée qui se positionne pourtant aux antipodes des régimes de démocratie autoritaire ? C’est cette énigme que tente ici de décrypter Romaric Godin, journaliste économique à Médiapart.

Après un rappel des traits saillants du néolibéralisme, l’intérêt premier de ce livre est de nous plonger dans les conditions particulières de sa mise en œuvre en France qui diffère quelque peu de ce qu’il s’est passé chez nos voisins européens. L’auteur rappelle qu’un principe de base du néolibéralisme est l’intervention de l’État pour assurer le bon fonctionnement des marchés car « la source de la valeur est l’équilibre du marché. […] Dans cette vision, plus le capital est libre, plus il se rapproche de la vérité. C’est donc là la nouvelle tâche de l’État, contenue dans l’expression « réformes structurelles » ». Le rôle de l’État néolibéral est donc de démanteler tout ce qui peut entraver le « libre » marché, un libre marché dans lequel les travailleurs sont atomisés et considérés comme des entrepreneurs : il est donc logique de réduire au maximum les solidarités collectives que sont l’indemnisation du chômage ou les régimes de retraites.

Revenant au XIXe siècle, il défend l’idée que l’État français, à la différence de ses voisins, était au service exclusif d’une classe : il agissait pour défendre les intérêts de la propriété capitaliste comme nous l’ont montré les épisodes sanglants de juin 1848 et de la Commune de 1871. Ce n’est que beaucoup plus tard qu’il évoluera vers un État régulateur des tensions entre le capital et le travail auquel les français.es se montrent encore aujourd’hui très attaché.es. Or l’agenda néolibéral apparaît comme un retour de l’État de classe et c’est ce qui expliquerait la résistance de la population à sa mise en place.

L’auteur revient aux racines du néolibéralisme français dans l’avant-guerre et au rôle fondateur du rapport Rueff-Armand comme point de rencontre des élites françaises. Il passera en revue les diverses tentatives venant des partis de gauche comme de droite pour l’instaurer, au final de façon très partielle par rapport aux pays voisins et au prix de leur décrédibilisation et perte d’influence dans l’électorat. Dès lors, aidé par les institutions très spécifiques de la Ve République, la voie était libre à un certain Emmanuel Macron pour se positionner comme un « extrême-centre », minoritaire dans l’opinion mais majoritaire dans les institutions.

L’origine autoritaire de ce régime s’explique par l’affirmation de la nécessité des « réformes » : « Tous ceux qui s’opposent au libéralisme n’expriment plus alors une opinion, ils s’opposent à la « vérité », ils trompent le peuple. De là est née la notion vague mais fort pratique de « populisme » : il s’agit de fustiger tous ceux qui souhaitent faire droit aux désirs du peuple en rejetant cette vérité. » Le problème pointé par l’auteur et dans lequel il revient en conclusion est le vide politique qui existe face à l’irruption de cette « démocratie autoritaire ». Une extrême-droite, véritable repoussoir que « la majorité de la population ne veut à aucun prix voir arriver au pouvoir » – et qui constitue donc l’opposition idéale pour Macron – et une gauche divisée et morcelée entre différentes chapelles. Fort heureusement dans ce paysage pour le moins morose, Romaric Godin pointe « deux forces formidables » qui pourraient à l’avenir changer la donne : la mobilisation pour l’urgence écologique qui ne peut qu’être contradictoire avec l’agenda néolibéral et le rejet de cet autoritarisme qui ira croissant.

Nous allons tenter de prolonger cette réflexion au-delà du cas français. Posons-nous une question essentielle : le néolibéralisme est-il seulement une revanche des classes possédantes après des années de régulation fordiste-keynésienne ou exprime-t-il une évolution inévitable du capitalisme ? Un des traits significatifs de la mise en place du néolibéralisme est l’irruption de la théorie financière dans la gestion des entreprises à partir des années 1980 qui signifie que la valeur des entreprises est in fine déterminée par l’actualisation des anticipations de dividendes futurs. Cette évolution est logique et inéluctable : quel est l’intérêt de posséder un titre financier s’il ne rapporte pas de revenus ?

Avec une faible croissance de l’économie, la croissance des dividendes ne peut se faire que par une pression continue sur la part du travail dans la valeur ajoutée. Pour stimuler cette croissance, les banques centrales n’ont eu de cesse de baisser les taux directeurs au point où en Europe, les taux d’intérêt à 10 ans – qui servent de base aux calcul d’actualisation – sont négatifs. Les banques centrales ne pourront guère aller plus loin à l’avenir et ce soutien aux valorisations n’existera plus, ce qui renforcera la nécessité de la pression sur les salaires. Ne serait-ce pas là une raison fondamentale à cette inclinaison de plus en plus forte du néolibéralisme vers l’autoritarisme partout dans le monde que relève Romaric Godin lorsqu’il parle d’une « logique qui est aussi à l’œuvre dans ce qu’on appelle les « démocraties illibérales » comme la Hongrie, la Pologne, la Turquie, qui portent fort mal leur nom car elles sont fort néolibérales dans les faits, le pouvoir renforcé y agissant au service du capital national » ?

Le livre de Romaric Godin est une analyse extrêmement fine et détaillée du moment politique que représente le macronisme, une analyse qui mériterait d’être menée dans de nombreux autres pays. Il nous confirme que le néolibéralisme est fondamentalement contradictoire à la démocratie et ne peut conduire qu’à l’autoritarisme, en France comme partout ailleurs dans le monde.

Romaric Godin
La guerre sociale en France, Aux sources économiques de la démocratie autoritaire
La Découverte, 2019
ISBN 978-2-348-04579-0
246 Pages
18 euros

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